Je suis en train d’écrire un roman qui traite de la grossesse d’un homme trans’.Â
Il faut bien se dire que la famille traditionnelle ne suffit plus : couple hétéro et monogame, les deux enfants, la voiture et le chien - le chien c’est en option, pour s’excuser de ne pas être végétarien.Â
Dans le cadre de mes recherches, je me suis rendu le 9 mars au colloque Droit des familles, genre et sexualité , organisé par le Centre de droit privé de l’Université Libre de Bruxelles, colloque auquel participait entre autres Daniel Borrillo, maître de conférence, et Caroline Mécary, avocate au barreau de Paris. Â
La journée sous la direction de Nicole Gallus  fut très enrichissante. La quinzaine d’interventions faisaient non seulement intervenir le droit mais aussi la sociologie, la psychologie et la philosophie.
Tout a commencé très fort avec Daniel Borrillo qui a développé une théorie du droit des personnes et de la famille émancipée du genre. Analysant l’utilisation juridique de la catégorie « sexe », le juriste a rappelé qu'elle n'avait pas une fonction protectrice mais servait surtout à discriminer les femmes.
Laurence Brunet, juriste et chercheuse au CNRS, ainsi que Corinne Fortier, anthropologue et chercheuse au CNRS, ont présenté les procédures de changement de prénom et de l'état civil pour les personnes trans' en France.
Ce faisant, Fortier a souligné l’amalgame qui s’opère entre « avoir un sexe » et « être ce sexe ».
En réalité, « être un homme avec un vagin »  n’est acceptable juridiquement qu'en raison des difficultés actuelles liées à la phalloplastie ou à la métoïdioplastie, et non parce que le législateur a compris la différence entre « avoir » et « être un sexe ». Sinon, pourquoi ne pas autoriser légalement les femmes trans' à être des femmes avec un pénis ?
Selon l'anthropologue, le concept d’irréversibilité (exiger le caractère irréversible de la réassignation de genre en imposant la stérilisation) est problématique d'un point de vue juridique. Il va en effet à l’encontre de l'article 9 de la Convention Européenne des Droits de l'homme qui inclut le droit de changer de convictions.Â
Caroline Mécary a présenté la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme sur les questions d’homoparentalité. Le 9 mars, jour du colloque, le jugement de la CEDH concernant la condamnation de la France dans l'affaire de Madame G ., n'était pas encore rendu. Le 15 mars, le verdict est tombé :  requête rejetée.
PROCRÉATION MEDICALEMENT ASSISTÉE
Le colloque bruxellois était également consacré aux différentes techniques de PMA : insémination artificielle, fécondation in vitro, transfert d'embryons, différents dons - de sperme, d'ovule, ou encore GPA (gestation pour autrui, en gros « les mères porteuses »)...
Cathy Herbrand, chargée de recherche au Fonds de la Recherche scientifique, et auteure d'une thèse de doctorat  sur l'analyse de la parenté sociale et de la pluriparentalité homosexuelle, a présenté la loi sur la PMA en Belgique.
Il est notable qu'en la matière, le droit belge est beaucoup plus libéral que le droit français.
En France, la PMA n’est pas un moyen de répondre au désir d’enfant, mais une réponse à l’infertilité du couple hétérosexuel. C’est pour cette raison que les couples lesbiens ou les femmes célibataires n’y ont pas accès.
Le don d’ovocyte est certes autorisé en Belgique et en France, mais la gestation pour autrui est frappée de nullité si elle est conclue sur le territoire français .
Lire l'aperçu des legislations concernant la PMA et l’homoparentalité en France et en Europe .
En réalité, il existe déjà d’autres formes d’alliances, de parentés, de filiations et de solidarités alternatives, en dehors de la norme, et non reconnues .
LE CORPS EN GESTATION
Ce qui est intéressant, c’est qu’en ce qui concerne la procréation, on s’attarde presque uniquement sur le corps des femmes (cisgenres*).
De la pilule à l’avortement en passant par la grossesse, la gestation pour autrui, l’allaitement - encore et toujours le corps féminin.
Pourquoi la recherche sur la pilule contraceptive masculine n’a-t-elle fait aucune avancée significative en l’espace de dix ans ? Et pourquoi personne ne parle de l'allaitement masculin ? Ou des « pères porteurs » ?
Car les hommes pourraient très bien allaiter. Ils possèdent des glandes mammaires, même si moins nombreuses que chez d’autres mammifères, et un simple traitement de prolactine permettrait d’activer la production de lait.
Quant à la grossesse, voici la thèse exposée par le professeur Robert Winston, de la clinique universitaire de Hammersmith à Londres, dans son ouvrage The IVF Revolution paru en 1998.
Selon Winston, le foetus n’a pas besoin d’un utérus pour se développer. C’est le placenta, et lui seul, qui crée les conditions nécessaires à toute gestation.
En suivant le cas de grossesses extra-utérines où le bébé avait élu domicile dans l’abdomen et se nourrissait accroché aux intestins, l’obstétricien britannique a conclu que le principe valait également pour les hommes (cisgenres*), et j'en conclu qu'il serait donc aussi valabe pour les femmes trans'. Tout corps pourrait porter un enfant. Il suffit d’introduire le placenta dans l'abdomen en l'accrochant à un organe au choix.Â
J’ai posé la question à Petra de Sutter, gynécologue et directrice du Centre de médecine reproductive de l’hôpital universitaire de Gand, ainsi qu’à  Heribert Kentenich du Fertility Center de Berlin. Ce dernier a expliqué que Robert Edwards, inventeur du bébé éprouvette en 1978 et Prix Nobel de médecine 2010, avait déjà décrit le phénomène à l'époque.
Cependant, tant le médecin allemand que la gynécologue belge sont d'avis que même si ce type de grossesse est effectivement possible, elle ne se réalise pas, car trop dangereuse : elle pourrait provoquer une hémorragie, voire le décès de la personne enceinte.
Pourtant, si on considère les risques liées à la péridurale, à l’anesthésie générale, ou au tabagisme, on se demande depuis quand les dangers potentiels sont-ils rédhibitoires.
Cette frilosité à associer certains corps dans la gestation (ou l’absence de gestation, comme pour la pilule) n’est-elle pas due au fait que cela remettrait trop en cause la répartition des rôles de genre ?
On pourrait me rétorquer que ce ne serait pas naturel d’implanter un placenta dans l’abdomen, car la nature ne l’a pas prévu. Mais on transplante bien des coeurs, on y met des piles pour délivrer des impulsions électriques quand ils sont trop lents, on greffe des reins, on sélectionne des spermatozoïdes pour féconder un ovule dans une éprouvette puis on réimplante le tout dans le corps d’une femme, on fait des bébés-médicaments , certains pays autorisent même l'enfantement post-mortem , c’est-à -dire le transfert d'un embryon APRÈS le décès du père, faisant de l’enfant un orphelin d’office. En 2011 la France a suivi le mouvement .Â
Parallèlement, on ne trouve pas ça naturel que deux hommes ou deux femmes qui s’aiment élèvent un enfant conjointement, ou qu’une personne qui a un utérus porte un bébé. Bizarre.
Thomas Beatie
EXPÉRIENCE TRANSGENRE DE LA PARENTÉ
Jusqu’à présent, la perte du droit à la parentalité semblait être le prix à payer pour la transidentité. Comme si la personne trans’ ne pouvaient plus s’occuper que d’elle-même, et qu’entreprendre une transition était un acte forcément centré sur soi et désocialisant, la volonté d’une personne seule contre la terre entière.
Pourtant comme le rappelle Laurence Hérault **, la transidentité peut au contraire être « une revendication et une expérience éminemment « reliantes » permettant à des personnes de (re)trouver une place vivable parmi les autres et de (re)nouer des liens capables de les faire exister pleinement. »
En ce sens, le corps n’est pas seulement une chose qui « individue », il est aussi ce qui nous relie aux autres. La démarche de Beatie n’est pas égoiste ou individuelle. Elle le replace dans l’existence. « Il s’agit moins de faire de la grossesse et de la mise au monde une expérience virile que d’affirmer la singularité des parcours et des corps transsexués, une singularité qui n’est plus vécue et comprise comme une déficience mais, au contraire, comme offrant des possibilités autres. » Â
Le problème c’est qu’on attend des corps « qu’ils participent à la reproduction des êtres, non pas selon leurs capacités propres, mais selon les capacités des corps qui leur servent de modèles. Ceci est particulièrement visible dans le cas des FtM. Nombre d’entre eux, en effet, ne sont en rien stériles et pourraient tout à fait s’engager dans la procréation. (...) Mais cet usage de leurs organes génésiques d’origine est perçu comme une transgression majeure de leur genre d’élection. (...)  Cette conception de la compatibilité entre genre assumé et rôle procréateur n’est pas seulement visible dans la controverse autour de Thomas Beatie, elle l’est aussi dans les exigences qui s’appliquent explicitement ou implicitement aux personnes trans-identifiées dans l’univers médical et juridique. Dans la plupart des pays, l’obtention d’un changement légal d’identité sexuée est subordonnée à la réalisation d’opérations qui stérilisent les corps. » (Hérault, op.cit. )
Or je me demande en quoi ne plus pouvoir se reproduire rend quelqu’un davantage homme ou femme. Castrer quelqu’un, ça le rend uniquement stérile.
Pour la plupart des gens, la stérilisation n’a pas pour but de nous empêcher de devenir parents : c’est la conséquence naturelle de notre transidentité. Une femme ne peut pas avoir de pénis ni de sperme, un homme ne peut pas porter un foetus, un point c’est tout.Â
En réalité, l’expérience transgenre de la parentalité pourrait/peut prendre différentes formes :
-      Les hommes trans’ peuvent porter un enfant dans leur utérus
-      Les femmes trans’ peuvent porter un enfant dans leur abdomen
-      Les hommes trans’ peuvent faire un don d’ovule à leur partenaire
-    Les femmes trans’ peuvent féconder une partenaire
-    Ou congeler leur sperme et l’utiliser ensuite à leur guise. (Petra de Sutter propose d’ailleurs systématiquement à ses patientes trans' de cryoconserser leurs gamètes en prévision d’un désir éventuel d’enfanter après opération.)
A la fin du colloque bruxellois, il y a eut le temps de quelques échanges.
A la question de Laurence Brunet sur la raison pour laquelle la Belgique était si en avance en ce qui concerne le droit des familles et la procréation, un confrère belge lui a répondu :
« Ce qui nous intéresse, nous, en Belgique, c’est d’essayer de comprendre pourquoi la France est si en retard. »
Les actes du colloque sont publiés par les éditions juridiques ANTHEMIS .
* Les femmes ou les hommes cisgenres sont des personnes non trans', c'est-à -dire qui choisissent de vivre dans leur genre de naissance.
** Laurence Hérault, « Le mari enceint : construction familiale et disposition corporelle », publié dans  Critique, CNL, 764-765, janvier-février 2011